May TelmissanyEgyptWriting2004
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UNESCO-Aschberg Fellow
Extrait du manuscrit du roman Abdouchka Chéri

J’emprunte l’escalier qui mène au deuxième étage d’un immeuble humide et sombre de la rue Ibrahim, à Garden City. Sur la porte de l’appartement, était inscrit en lettres cursives, qui ressemblaient à une signature, le nom du professeur Murad, graphologue. Un jeune homme chétif, habillé en chemise de coton blanc et d’un ample pantalon noir, ouvre la porte et m’introduit dans un salon peu éclairé dont les murs sont tapissés de livres et de tableaux. Une lumière vient du plafond, je n’arrive pourtant pas à la localiser. Les lueurs pâles qui descendent sur les meubles, aussitôt parvenues aux canapés et fauteuils du salon, s’estompent comme un mirage, comme si elles étaient là, suspendues au-dessus de ma tête, n’osant pas me toucher, n’osant pas non plus s’étendre jusqu’aux quatre coins de la pièce. Dans la pénombre, au bout de quelques minutes, je distingue, suspendus sur les murs, des icônes coptes, des images de saints, des représentations orthodoxes de Jésus et de la Vierge, en couleurs vives, rouge et jaune, des formes russes, coptes, éthiopiennes, encerclées de lignes épaisses noires. Sur les étagères, des livres reliés en cuir, d’autres jaunis, dont les rebords semblent sur le point de s’effriter au moindre souffle du vent. Les fenêtres fermées du salon se cachent derrière des rideaux en velours bleus. J’attends, dans un silence suspect qui me fait revivre le même sentiment d’angoisse que je ressens dans les cathédrales ténébreuses, surchargées de culpabilité et de repentir. Deux longues fenêtres françaises donnent sur une cour intérieure d’où me parviennent les plaintes d’une voix féminine, comme si cette femme en détresse, ruminant dans la solitude un dialogue qu’elle avait eu plus tôt avec une tierce personne, apparemment absente, ose enfin l’accuser d’injustice et de cruauté. Tantôt la voix devient craintive et docile, tantôt elle se fait agressive et menaçante. Je ne peux pas distinguer les mots, mais le ton changeant du monologue à deux voix me serre le cœur. Le jeune homme déguisé en témoin de Jéhovah revient dans le salon et se plante devant moi un instant, me fixant de son regard vide et distant, proférant avec l’inquiétude d’un être sensible, gêné d’avoir eu l’indiscrétion de me sortir de mon état de somnambule, que le professeur est prêt à me recevoir. Je le suis vers la porte, quand soudain je me rends compte que la plainte de la femme à deux voix s’est arrêtée et que le silence revient dans le salon dès lors que nous nous apprêtons à le quitter.